Depuis sa création, le CEFA organise régulièrement des voyages pour permettre aux membres de découvrir des régions d’Allemagne ou de France sous un angle économique, politique et culturel. Après Stuttgart (2025), la destination proposée cette année a été Munich. Le voyage était organisé par Oliver Nass pour le CEFA de Paris, en partenariat avec le Club économique franco-allemand de Bavière.
Capitale du Land et Etat Libre de Bavière (« Freistaat Bayern ») et ville la plus peuplée d’Allemagne après Berlin et Hambourg, Munich est apparue comme une destination de choix pour le voyage d’étude du CEFA en 2026.
Deuxième destination touristique d’Allemagne, la ville est réputée pour son exceptionnelle qualité de vie et s’affirme fièrement comme un centre artistique, culturel, scientifique, financier, technologique et commercial d’envergure internationale. Land le plus étendu d’Allemagne, la Bavière fait d’ailleurs figure de poids lourd économique européen, en concentrant environ 20% du PIB allemand. Rien d’étonnant alors à ce que sa capitale accueille de nombreux sièges d’entreprises parmi les plus grandes du pays, tel que BMW, Siemens, Allianz ou Munich Re, la bourse de Bavière (« Börse München »), ainsi que nombre de sièges allemands d’entreprises étrangères, à l’instar de Microsoft.
De plus, outre le dynamisme de ses petites et moyennes entreprises familiales (le fameux « Mittelstand »), Munich et sa région impressionnent par leur force innovatrice : avec un cinquième de toutes les créations d’entreprises d’Allemagne en 2025, la Bavière vibre d’un écosystème croissant de start-ups dans tous les domaines, en particulier les technologies de pointe ou de rupture (« deep techs »), tandis que Munich dépasse désormais Berlin avec un taux de 19 créations d’entreprises pour 100 000 habitants. Puissamment soutenu par le Land et disposant d’infrastructures solides comme l’université technique de Munich, le dynamisme créateur bavarois s’incarne parfaitement dans cette formule omniprésente au cours du voyage : « Gründerland Bayern ». La Bavière, eldorado des fondateurs ? C’est ce que la délégation parisienne du CEFA ne tardera pas à découvrir au cours de son séjour.
Une histoire qui ne manque pas de sel
L’histoire de Munich commence avec une ambition : celle d’Henri le Lion, duc de Saxe et l’un des plus puissants princes du Saint Empire durant le règne de l’Empereur Fréderic Ier, dit « Barberousse ». Nommé duc de Bavière par l’Empereur en 1156, Henri le Lion fera rapidement détruire un pont clé sur l’Isar, afin de réorienter avantageusement la route du sel. Celle-ci passera désormais la rivière au niveau de l’actuelle Ludwigsbrücke, qui relie toujours le centre historique de Munich, permettant au Lion de percevoir de juteuses taxes, au prix d’un conflit avec l’évêché de Freising. L’arbitrage rendu par l’Empereur en 1158 (« Augsburger Vergleich ») est traditionnellement considéré comme l’acte fondateur de la ville. Refusant orgueilleusement de soutenir l’Empereur face aux Ligues lombardes (1175-1176), Henri le Lion tombera toutefois en disgrâce et son duché de Bavière sera offert en 1180 à Othon Ier, prince de la maison de Wittelsbach. Ainsi, l’ambition puis la chute d’Henri le Lion vont permettre l’entrée en scène de la maison emblématique dont le règne façonnera dès lors la Bavière et Munich jusqu’à la fin de la première guerre mondiale. Ironie de l’Histoire, les Wittelsbach reprendront le célèbre lion d’or sur leurs armoiries lorsque que la maison obtiendra le Palatinat du Rhin en 1214.
Si Munich gagne progressivement en importance au cours des siècles suivants en tant que capitale ducale puis princière (la Bavière obtient le droit de participer à l’élection du Saint Empereur en 1623), c’est surtout à partir du 18ème siècle et notamment après l’élévation de la Bavière au rang de royaume par Napoléon en 1806 que la ville prend une envergure réellement européenne. Les grands noms de souverains tels que Louis de Bavière (1825-1848), Maximilien II (1848-1864) et le prince-régent Luitpold (1886-1912) sont associés aux grands développements artistiques, urbains et architecturaux de la ville, qui passe de 40 000 habitants vers 1800 a environ 600 000 en 1914, tendance croissante.
Malgré la fin de la monarchie en 1918 et les troubles politiques (le tristement célèbre « putsch de la brasserie » conduit par Adolf Hitler y échouera en 1923) Munich demeure une capitale régionale dynamique sous la République de Weimar. La seconde guerre mondiale affecte durement Munich : riche en infrastructures industrielles et chargée de symbolique idéologique, la « capitale du mouvement » national-socialiste (qui vit néanmoins aussi l’émergence puis la fin tragique du groupe de résistance de la « Rose blanche ») voit son centre historique détruit à plus de 90% sous les bombes.
La ville retrouvera néanmoins une grande partie de son caractère historique grâce aux importants efforts de reconstruction menés par les autorités municipales et bavaroises, avec l’appui de l’administration d’occupation américaine. Au cours des décennies suivantes et à la faveur du miracle économique allemand (le million d’habitants est dépassé en 1957), Munich se réaffirme comme centre économique, technologique et culturel majeur en Allemagne (parfois surnommée la « capitale secrète »). Avec plus 1.6 millions d’habitants en 2026 dont 30% d’étrangers témoignant de son attractivité internationale, Munich n’a depuis cessé de conforter son ambition de métropole allemande et européenne de premier plan, innovante et tournée vers l’avenir.
Europe, innovation et amitié franco-allemande en Bavière
Comme pour illustrer d’emblée l’ambition européenne et internationale de Munich, une première mise en perspective est proposée à la délégation parisienne avec une visite exceptionnelle du siège de l’Office européen des brevets (OEB). Organisation intergouvernementale créée en 1973, forte aujourd’hui de 40 Etats membres avec l’adhésion récente de la Moldavie, l’OEB examine les demandes de brevet européen et permet ainsi aux inventeurs, chercheurs et entreprises de protéger leurs inventions dans 46 pays grâce à une seule demande, traitée selon une procédure centralisée. Constituant une référence qualitative mondiale, environ 6 000 agents examinent au quotidien les demandes brevets (plus de 200 000 en 2025 !) dans tous les domaines techniques. Sur fond de d’incertitudes géopolitiques, deux domaines technologiques « explosent » : le digital, avec en particulier le dépôt de brevets liés à l’intelligence artificielle (IA) et aux technologies d’information, et l’électrotechnique, notamment via les batteries.
Forte des explications du Chef économiste de l’OEB Yann Menère, la délégation du CEFA quitte provisoirement le niveau européen pour rejoindre le vibrant quartier du « Werksviertel », afin de se plonger concrètement dans l’amitié franco-allemande et l’innovation bavaroise, le temps d’une soirée estivale (« Sommerabend ») organisée avec le Club économique franco-allemand de Bavière et sa vice-présidente Sylvie Poirier. Dans les locaux éclectiques du « WERK1 », immense « hub » d’innovation (l’un des 10 plus importants d’Europe) et espace de « coworking » (11 000 m2) dédié aux start-ups numériques B2C avec plus de 40 jeunes entreprises résidentes, les membres du CEFA sont accueillis par Alexandre Vulic, Consul général de France pour la Bavière et Tobias Gotthard, Ministre d’Etat au Ministère de l’Economie, du Développement, du Land et de l’Energie. Tous deux insistent sur l’importance du moteur franco-allemand pour la souveraineté technologique européenne, l’énergie entrepreneuriale de la Bavière et les nombreuses opportunités pour les entreprises françaises, dont 800 sont déjà présentes dans la région. Remerciant l’ensemble des organisateurs et participants au nom du CEFA, Oliver Nass en profitera pour rappeler la désignation de l’Allemagne comme « pays de l’année » par le forum VivaTech en 2026 à Paris, où pas moins de 200 start-ups étaient venues animer le pavillon allemand. De nombreux échanges avec des entrepreneurs passionnés, invités pour l’occasion, rythment ensuite la soirée jusqu’à la conclusion de cette première journée.
Entre géants établis et jeunes pousses conquérantes
Prolongeant la soirée de la veille, la deuxième journée démarre par une visite guidée de l’Urban Colab et « Makerspace » de l’Université technique de Munich (TUM). Entre ateliers collaboratifs, prototypes et ingénierie de pointe, les membres du CEFA découvrent l’un des plus grands écosystèmes d’innovation d’Europe, associant start-ups, grandes entreprises (y compris dans un rôle de mentorat), universitaires, municipalité et investisseurs, l’objectif étant d’incarner un véritable modèle pour d’autres initiatives comparables en Allemagne. Robotique, quantique, IA, fusion nucléaire (par exemple via la start-up « Proxima Fusion ») et autres « deep techs » sont ainsi au rendez-vous avec un enthousiasme palpable pour repousser les frontières technologiques en Europe, notamment dans une logique B2B. Un point intéressant en matière d’innovation, ancré au cœur de la philosophie de l’incubateur : la visite souligne une croyance forte dans l’effort collectif d’une équipe, et suggère une distance prudente vis-à-vis de la figure flamboyante de l’entrepreneur solitaire et génial. A bon entendeur ?
Prenant encore davantage de hauteur, la matinée se poursuit dans la commune d’Oberpfaffenhofen, où la délégation parisienne a le privilège de visiter le Centre allemand d'opérations spatiales (GSOC) de l’agence spatiale allemande (DLR). Depuis des salles de contrôle bardées d’écrans dignes de films hollywoodiens, des experts hautement qualifiés surveillent et pilotent en permanence satellites scientifiques et commerciaux ainsi que les activités du module européen « Columbus » de la station spatiale internationale. Cette surveillance en temps réel inclut les astronautes qui y interviennent, comme la française Sophie Adenot depuis février 2026. Non moins impressionnante, la visite des hangars du site révèle des avions uniques en Europe, tel l’imposant Gulfstream HALO, dédiés à la recherche atmosphérique de pointe (souvent durant des campagnes de plusieurs semaines) ou l’observation terrestre permettant de confirmer l’efficacité satellitaire.
Enfin, de retour sur terre et rassuré sur les capacités spatiales européennes, le CEFA a pu se rendre au siège emblématique du géant BMW pour une discussion de haut niveau avec Cedric Martinez du service communication et Paul de Courtois, Vice-Président Europe de l’Est et Afrique sur la stratégie et les perspectives du Groupe. Avec 2.4 millions de ventes en 2025, BMW s’affiche comme le premier vendeur « premium » de véhicules dans le monde. Un point essentiel concerne la nouvelle classe de véhicules électriques (« Neue Klasse ») BMW iX3, qui incarne une réponse du Groupe à la concurrence féroce des modèles chinois, dont la surproduction subventionnée n’est d’ailleurs pas exempte de fragilités. Autonomie, efficience, vitesse de chargement et optimisation des coûts sont au cœur de la « Neue Klasse », ainsi que la notion d’économie circulaire puisque l’iX3 est le premier modèle expressément conçu pour être démonté et recyclé. En matière de durabilité, atteindre le « net zéro » en 2050 reste un objectif assumé et jugé réaliste du Groupe. A tout le moins, le contexte international récent, notamment dans le Golfe persique, ont confirmé l’importance et la pertinence du virage électrique, tout en conservant la capacité historique de BMW de produire toutes les variantes de moteurs et de se démarquer par l’exclusivité de son offre.
Qu’il s’agisse des géants établis, ou des jeunes pousses conquérantes, l’innovation et la créativité sont omniprésentes dans l’économie bavaroise. C’est donc en méditant les technologies de rupture, la compétitivité européenne ainsi que l’avenir des véhicules électriques que la délégation du CEFA poursuit son programme pour découvrir en conclusion une autre dimension indissociable de Munich : la culture et les arts.
Respirer l’art et la culture à Munich
Après une soirée mémorable à l’Institut français pour célébrer la Fête de la musique dans les jardins du palais Seyssel d’Aix, villa historique du quartier de Schwabing et haut lieu de la vie culturelle munichoise, la dernière étape du voyage prend la forme d’une visite du centre-ville ainsi que de la fameuse exposition du Cavalier Bleu (« Blaue Reiter ») au Lenbachhaus.
Réalisée à pied et à vélo, la visite guidée du centre-ville voit défiler nombre de lieux emblématiques de Munich, tel le jardin anglais (« Englischer Garten »), plus vaste encore que Central Park, le nouvel hôtel de ville (« Neues Rathaus ») qui parait paradoxalement plus vénérable que l’ancien (« Altes Rathaus ») ou encore la monumentale Ludwigstraße, l’une des quatre avenues royales de la ville où trône le siège de l’université Louis-et-Maximilien (LMU), l’une des plus renommées d’Europe. Foule d’anecdotes étonnantes accompagnent la visite. Par exemple, les célèbres dômes de la cathédrale Notre-Dame de Munich (« Frauenkirche ») ne sont pas, comme le pensaient les contemporains au début du 16ème siècle, inspirés du très biblique Temple de Salomon, mais bien du Dôme du Rocher, érigé vers l’an 690 par le calife Abd al-Malik comme l’un des lieux les plus saints de l’islam !
Enfin, ce sont les chefs d’œuvres du Cavalier Bleu, notamment Vassily Kandinsky, Franz Marc, August Macke, Gabriele Münter (partenaire de Kandinsky et généreuse donatrice, à qui le Lenbachhaus doit largement sa collection mondialement célébrée), Paul Klee et Marianne von Werefkin qui accueillent les membres du CEFA pour une contemplation expressionniste conclusive.
C’est donc plein d’enthousiasme que la délégation parisienne quitte Munich à l’issue de ce voyage. En l’espace de quelques jours, la capitale bavaroise aura dévoilé bien des facettes : maison des jeunes entreprises innovantes comme des grands groupes historiques, capitale scientifique et universitaire de premier plan, centre artistique et culturel d’envergure mondiale, Munich impressionne autant qu’elle inspire. Nul doute que les prochaines années ancreront encore davantage la ville comme un maillon clé de la souveraineté technologique européenne et du vrombissement économique franco-allemand.
Boris Jaros est Cadre de direction à la Banque France et membre du CEFA depuis 2024. Actuellement expert national détaché auprès de l’Autorité bancaire européenne à Paris, il travaille en tant que « Policy Expert » sur les enjeux de finance durable et les risques climatiques. Diplômé de Sciences Po, de l’université Bocconi et du Collège d’Europe, il enseigne également les politiques européennes à l’IEP de Strasbourg. Il est membre de la première promotion de « Génération Europe » et du « Programme Tremplin » du CEFA.
