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Depuis sa création, le CEFA organise régulièrement des voyages pour permettre aux membres de découvrir des régions d’Allemagne ou de France sous un angle économique, politique et culturel. Après la Sarre en (2024), la destination proposée cette année a été Stuttgart. Le voyage était organisé par Oliver Nass pour le CEFA de Paris, en partenariat avec le Club d’affaires franco-allemand du Bade-Wurtemberg. 

Troisième Land le plus peuplé et étendu d’Allemagne, le Bade-Wurtemberg interpelle par ses nombreux atouts. Sa force économique d’abord, tournée vers l’international et fondée tant sur un formidable maillage de petites et moyennes entreprises hautement performantes (le fameux « Mittelstand ») que sur de grands groupes industriels emblématiques. Sa géographie au cœur de l’Europe ensuite, aux frontières de la France, de la Suisse ainsi que des deux Lands les plus prospères d’Allemagne, la Bavière et la Rhénanie-Palatinat, sans oublier la Hesse, siège de Francfort et sa place financière. Son histoire et ses spécificités culturelles enfin : le Bade-Wurtemberg partage une riche histoire européenne avec ses voisins et ravit les visiteurs par la beauté de ses paysages, son architecture et sa gastronomie badoise et souabe. 

C’est donc tout naturellement que le choix de sa capitale, la dynamique Stuttgart, bordée de collines verdoyantes et de vignobles (« Zwischen Wald und Reben »), s’est proposé au CEFA afin de mieux comprendre une région locomotive de l’économie allemande et européenne. 

Une histoire allemande et européenne 

L’histoire de Stuttgart ou Stutengarten, littéralement le « jardin des juments », commence avec les féroces incursions hongroises du Xème siècle, dont la défaite en 955 face à Otton Iᵉʳ permettra la refondation d’un Empire « romain », auquel s’ajouteront plus tard les qualificatifs de « saint » et de « germanique ». Ainsi, l’édification autour de 945 par son fils Liudolf de Souabe d’un haras à l’emplacement de l’actuel Vieux château, répondait à la nécessité d’une cavalerie puissante face à la menace hongroise. La mobilité est donc dès l’origine intimement liée à la ville, comme le rappelle son blason, la fameuse jument se cabrant sur fond or ! 

Dès lors, Stuttgart ne cessera de croitre, tout en restant provinciale. Résidence des Ducs de Wurtemberg à partir de 1495, la veille subira les affres de la guerre de 30 ans (la population diminue de moitié entre 1618 et 1648), mais évitera le sort d'Heidelberg, détruite par les troupes françaises de Louis XIV au cours de la terrible guerre de Succession palatine, grâce à une diplomatie habile.

C’est avec Napoléon que Stuttgart va changer de dimension. La défaite face à la France en 1806 conduit au remplacement du Saint Empire par la Confédération du Rhin et à la création du Royaume de Bade-Wurtemberg, dont Stuttgart est la capitale. Confirmé en tant qu’Etat par le Congrès de Vienne (1815), le Royaume de Bade-Wurtemberg s’engage bientôt pleinement dans l’industrialisation et la population explose. De 35 000 habitants dans les années 1830, Stuttgart dépassera les 100 000 habitants peu après la proclamation de l’Empire allemand en 1871. 

Les suites de la Première Guerre mondiale n’affaiblissent que peu Stuttgart, qui demeure capitale du nouvel État populaire libre de Wurtemberg. Ainsi, sous la République de Weimar, la ville s’affirme comme un centre scientifique et culturel de premier plan. En revanche, Stuttgart est durement touchée par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale : environ 65% de la ville est détruite.

Les années 50 et 60 sont le temps de la reconstruction : l’urbanisme est repensé pour la voiture-reine à la faveur du miracle économique (« Wirtschaftswunder »), qui coïncide avec une forte immigration de travail : allemands des régions orientales, « Gastarbeiter » d’Italie, de Grèce et de Yougoslavie dans les années 60 et de Turquie à partir des années 70.  La ville se vit de plus en plus internationale et dépasse rapidement 600 000 habitants. 

Aujourd’hui, la métropole souabe (« Schwabenmetropole ») rayonne en tant que centre économique et industriel. Ses petites et moyennes entreprises incarnent la vigueur du « Mitteland » allemand, tourné vers les chaînes de valeurs des groupes automobiles et industriels d’envergure mondiale qui font la fierté de la région. On citera notamment les sièges de Mercedes-Benz (toujours malicieusement appelé Daimler par de nombreux locaux), Porsche (dont l’emblème épouse le blason de la ville) ou encore Bosch. Les services ne sont pas en reste puisque Stuttgart est la deuxième place financière d’Allemagne après Francfort. 

Célébration de l’amitié franco-allemande 


Sur fond de mise en bouche historique, la première étape du voyage est la célébration de l’amitié franco-allemande au cours d’un dîner de gala avec les membres du Club d’affaires franco-allemand de Bade-Wurtemberg, qui fête à cette occasion ses 40 ans. Après un accueil chaleureux dans les locaux vénérables de l’Ancienne Chancellerie par les co-présidents du Club, Céline Eheim et Jörg Luft, les invités d’honneur prennent la parole. Ainsi, Dr. Patrick Rapp, Secrétaire d’Etat au Ministère de l’Economie, Travail et Tourisme du Land et Gael de Maisonneuve, Consul General de la France pour le Bade-Wurtemberg, rappellent la complémentarité nécessaire de nos deux pays, tant dans une perspective de coopération bilatérale que de souveraineté européenne. Oliver Nass présente en quelques mots le CEFA et rappelle les nombreux liens entre le Bade-Wurtemberg et la France comme les 1 200 entreprises françaises installées dans ce Land. Il conclut : « Loin de nous séparer, le Rhin nous unit ! »

Une ville industrielle ouverte sur l’international

Présentés par Barbara Effenberger de la Chambre de commerce et d'industrie de la Région de Stuttgart, les chiffres impressionnent. En effet, la région de Stuttgart (2.75 millions d’habitants) montre un revenu brut par habitant de plus de 54 000 euros contre 40 000 euros pour la moyenne nationale. Les 175 000 entreprises membres de la Chambre, pour la plupart de petites entreprises, souvent adossées aux chaînes de valeur des groupes phares de la région, assurent un formidable dynamisme. De fait, le taux d’exportation est de 67% contre 38% environ au niveau national, les principaux marchés cibles étant les États-Unis (de loin), la suisse, la France, les Pays-Bas et la Chine. L’innovation n’est pas en reste, puisque la région est celle d’Allemagne avec le plus grand nombre de brevets enregistrés.

Ce tissu économique aussi dense que décentralisé est caractéristique de la région. Si les immenses sites de production de Mercedes-Benz impressionnent, un bourg de quelques milliers d’habitants abrite bien fréquemment au moins un centre de recherche ou une PME leader mondial dans son domaine.

C’est l’expérience que fera la délégation du CEFA en visitant une pépite régionale, la filiale indépendante d’Airbus Tesat-Spacecom, qui développe et teste des charges utiles de communication pour les fabricants internationaux de satellites. Située dans la petite ville de Backnang (38 000 habitants), Tesat est pionnière dans la communication satellitaire optique, c’est-à-dire par des lasers, afin de construire une « connectivité multiorbite ». En effet, à chaque orbite terrestre (basse, moyenne, haute) ses opportunités et ses défis, l’objectif étant de parvenir à les intégrer en un seul réseau fluide et réactif ! C’est donc aussi à Backnang que se construit la souveraineté informationnelle et spatiale de l’Europe.

Ainsi, la région de Stuttgart illustre bien cette l’idée entendue au cours du séjour : « Global Player auf dem Land », c’est-à-dire celle d’acteurs résolument engagés dans la compétition économique et technologique mondiale, tout en étant solidement ancrés en province ! 

La visite du Musée Mercedes-Benz, plutôt excentré, ne fera que confirmer cette observation. Berceau de l’automobile, c’est à Stuttgart que s’associeront en 1926 les deux entreprises pionnières pour donner naissance à l’emblématique Daimler-Benz AG, du nom des inventeurs Karl Benz et Gottlieb Daimler qui partageaient le rêve d’un véhicule autopropulsé. Entrant dans un ascenseur faisant office de capsule temporelle, le visiteur est transporté en 1886, lorsque Karl Benz fait enregistrer un brevet à Mannheim pour son « véhicule avec moteur à gaz » et que Gottlieb Daimler achève à Cannstatt la construction de sa « calèche à moteur ». Il s’agit des deux premières automobiles de l’Histoire ! Au cours de salles d’exposition riches de plus de 160 véhicules de toutes époques, l’on découvre la conquête du monde par l’automobile, puis sa démocratisation en tant que véhicule du quotidien. Des célébrités apparaissent au détour d’un couloir, tel qu’une voiture ayant appartenue à la princesse Diana, aux empereurs Guillaume II et Hirohito, ou bien encore la Papamobile du pape Jean-Paul II ! La fin de la visite marque le retour au présent et une projection vers l’avenir, avec une salle dédiée aux véhicules électriques et aux défis de la transition énergétique pour la mobilité. 

Avant de méditer ces questions dans les vignes autour de spécialités souabes, la journée se termine par un crochet par le mausolée ou « Grabkappelle » sur le Wurtemberg. Érigé entre 1820 et 1824 par le Roi Guillaume Ier pour son épouse Catherine, décédée jeune, le mausolée est souvent considéré comme l'endroit le plus romantique de la région, avec une vue magnifique sur Stuttgart.

Ce dialogue permanent entre passé et avenir, ruralité et international, innovation et permanence est certainement au cœur de l’identité de Stuttgart et de sa région. Ce dernier trouvera d’ailleurs une traduction éclatante dans un chantier emblématique que la délégation du CEFA a eu la chance de visiter, « Stuttgart 21 ». 

Retour vers le futur : Stuttgart 21 

Après une passionnante visite guidée de la vielle ville permettant d’apprécier les bâtiments emblématiques des places Schiller (qui étudia la médecine à Stuttgart, comme le rappelle sa statue non loin de la Stiftskirche et du fameux Vieux Château) et de Strasbourg (qui abrite le « Staatstheater » avec son opéra, ballet et théâtre), la délégation est plongée au cœur de l’un des plus grands chantiers d’infrastructure d’Allemagne. 

En effet, Stuttgart 21 interpelle par son gigantisme. Sur plus de 100 hectares, le paysage urbain se transforme radicalement depuis 2010. Outre la construction de 5 000 nouveaux logements, le cœur du projet consiste en la construction souterraine d’une nouvelle gare centrale d’envergure européenne, avec 57 km de rails repartis sur 11 nouvelles voies. Ainsi, Stuttgart doit s’affirmer comme un nœud ferroviaire clé au cœur de l’Europe, rapprochant significativement Paris de Budapest et permettant de joindre Ulm en 27 minutes. Le chantier n’est cependant pas un long fleuve tranquille : pensé pour être terminé en 2021 avec un budget de 2.4 milliards d’euros, l’objectif est désormais la mise en circulation de premiers trains en décembre 2026, pour un coût total de plus de 11 milliards d’euros. En effet, manifestations récurrentes, contentieux écologiques, difficultés techniques liées aux nappes phréatiques et à la mise à jour systématique de bombes non détonnées ont rythmé ce chantier titanesque au cours des 15 dernières années. 

Pour autant, sous la future place Manfred Rommel, maire « star » de la ville entre 1975 et 1996, les galeries lumineuses à l’architecture moderne quasiment achevées ne laissent aucun doute aux membres de la délégation parisienne du CEFA pour la dernière étape du voyage : c’est ici que Stuttgart, fièrement internationale et provinciale, s’élancera bientôt avec un dynamisme renouvelé vers son avenir européen.

 

 

 

Boris Jaros est Cadre de direction à la Banque France et membre du CEFA depuis 2024. Actuellement expert national détaché auprès de l’Autorité bancaire européenne à Paris, il travaille en tant que « Policy Expert » sur les enjeux de finance durable et les risques climatiques. Diplômé de Sciences Po, de l’université Bocconi et du Collège d’Europe, il enseigne également les politiques européennes à l’IEP de Strasbourg. Il est membre de la première promotion de « Génération Europe » et du « Programme Tremplin » du CEFA.