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Yara Chakhtoura, presidente de Siemens Energy et Siemens Gamesa France

A retenir de l’intervention de Yara Chakhtoura sur le thème « La course à la résilience : renforcer nos systèmes énergétiques » :

Pour rappel, la consommation française d'électricité est aujourd'hui d'environ 450 TWh par an, un niveau relativement stable depuis 2024-2025 et toujours inférieur d'environ 6 % à celui d'avant la crise énergétique de 2022. Cette situation est paradoxale car la France produit beaucoup d'électricité bas carbone (nucléaire + renouvelables). Elle exporte des volumes record vers ses voisins européens et l’électrification des usages (industrie, transport, chauffage) progresse moins vite que prévu.

Le sujet est plus complexe que le seul coût de production du nucléaire ou des renouvelables. Une facture d'électricité française se décompose approximativement en : 35 à 40 % : énergie produite ; 30 à 35 % : réseaux (transport et distribution) ; 25 à 35 % : taxes et contributions. Pour un ménage moyen consommant environ 4 500 à 5 000 kWh/an, la facture annuelle se situe généralement entre 1 100 et 1 400 €, selon la puissance souscrite, le type de chauffage et l'offre choisie. Le grand enjeu des années à venir est le réseau. La question sous-jacente est la suivante : combien coûte un MWh nucléaire ou solaire ?

Aujourd’hui Siemens Energy se positionne moins comme un simple fournisseur d'équipements que comme un acteur de la transformation globale des systèmes énergétiques. Son discours a évolué : la décarbonation reste essentielle, mais elle doit désormais être conciliée avec trois autres impératifs devenus stratégiques :

  1. la sécurité d'approvisionnement 

  2. la souveraineté énergétique 

  3. la compétitivité économique

Siemens Energy constate que la demande mondiale d'électricité augmente fortement sous l'effet de l’électrification des transports et de l'industrie, la réindustrialisation de nombreux pays, la croissance des centres de données et de l'intelligence artificielle et le développement de l'hydrogène et des nouveaux usages électriques. 

Dans le même temps, les tensions géopolitiques, les risques climatiques et les fragilités des chaînes d'approvisionnement rendent les systèmes énergétiques plus vulnérables. Siemens Energy met donc en avant le concept de résilience énergétique, c'est-à-dire la capacité du système à continuer de fonctionner malgré les crises, les pics de consommation ou les aléas climatiques. 

La vision stratégique : construire un système énergétique plus résilient. Pour Siemens Energy, la résilience repose sur une approche systémique associant plusieurs briques technologiques.

1. Des réseaux électriques beaucoup plus puissants

Le principal goulot d'étranglement n'est plus uniquement la production mais le réseau. L'Europe doit simultanément :

  • raccorder les nouveaux réacteurs nucléaires 

  • connecter les parcs éoliens offshore 

  • intégrer davantage de solaire 

  • alimenter les industries électrifiées 

  • fournir la puissance nécessaire aux data centers et à l'IA.

La modernisation et l'extension des réseaux de transport et de distribution deviennent donc prioritaires. Siemens Energy met particulièrement en avant les interconnexions européennes, les technologies HVDC (courant continu haute tension), les postes électriques numériques et les solutions de pilotage en temps réel des flux électriques.

2. Une flexibilité accrue du système

Le modèle historique reposait sur quelques grandes centrales pilotables. Le nouveau système est beaucoup plus complexe :

  • nucléaire 

  • éolien 

  • solaire 

  • stockage 

  • autoconsommation 

  • mobilité électrique 

  • micro-réseaux

La stratégie consiste à rendre le réseau capable d'orchestrer ces ressources grâce à l'intelligence artificielle, les jumeaux numériques, la prévision météorologique, le pilotage de la demande et les technologies FACTS et Grid-Forming qui stabilisent le réseau.

3. Une numérisation massive du système énergétique

La résilience devient aussi une question de données. Siemens Energy considère que le futur réseau sera observé en permanence, prédictif, automatisé, et cyber protégé. Les infrastructures électriques devront anticiper les pannes plutôt que les subir et être capables de s'adapter automatiquement à des situations exceptionnelles.

Quels enjeux pour l'Europe ? Le débat européen ne se résume plus à renouvelables contre nucléaire et l’axe franco-allemand est essentiel pour l’adhésion des autres pays. Cependant l’interprétation de chaque pays des normes en vigueur est la principale cause du retard de l’Europe dans la prise de décision concernant le mix énergétique. L'enjeu est désormais de construire un système : décarboné, compétitif, souverain et résilient.

Trois défis majeurs se dégagent.

  1. Sécuriser l'indépendance énergétique : la guerre en Ukraine a montré la dépendance européenne aux importations d'énergie. L'Europe cherche donc à développer ses capacités de production bas carbone, renforcer ses infrastructures électriques et réduire son exposition aux combustibles fossiles importés. 

  2. Préserver la compétitivité industrielle : le coût de l'électricité devient un facteur déterminant de compétitivité. Les industriels européens ont besoin : d'une énergie abondante, stable, prévisible et décarbonée. Les investissements dans les réseaux sont ainsi vus comme un levier industriel autant qu'énergétique ;

  3. Faire face à l'explosion de la demande : les prévisions européennes montrent une forte croissance de la consommation électrique liée aux véhicules électriques, aux pompes à chaleur, aux électrolyseurs d'hydrogène et aux data centers d'IA. Cette croissance impose de construire plus vite les infrastructures énergétiques.

Les enjeux spécifiques pour la France : la France dispose d'un atout majeur : son parc nucléaire.

Mais elle doit relever plusieurs défis simultanément.

  1. Renouveler et renforcer le réseau : le gestionnaire de réseau RTE prévoit des investissements historiques afin de renouveler les infrastructures vieillissantes, raccorder les futurs EPR, connecter l'éolien offshore et accompagner l'électrification de l'industrie et des territoires. 

  2. Réussir le couple nucléaire-renouvelables : la vision aujourd'hui dominante n'est plus l'opposition entre filières. La robustesse du système repose sur leur complémentarité car le nucléaire apporte la puissance pilotable ; les renouvelables réduisent les émissions et renforcent l'indépendance énergétique ; le stockage et les réseaux assurent l'équilibre du système. Cette combinaison constitue l'un des principaux leviers de résilience pour la France. 

Accueillir les data centers et l'IA : les infrastructures numériques deviennent de nouveaux grands consommateurs d'électricité. Pour Siemens Energy, la question n'est plus seulement de produire davantage d'électricité, mais de délivrer la puissance au bon endroit et au bon moment grâce à des réseaux renforcés ; des solutions de compensation et de stabilité ; des architectures locales associant production, stockage et pilotage intelligent.

En résumé, la transition énergétique n'est plus seulement une course vers la neutralité carbone. 

C'est désormais une course à la résilience. Les pays qui réussiront seront ceux capables de construire un système énergétique à la fois décarboné, souverain, compétitif et robuste face aux crises. Cela suppose d'investir simultanément dans toutes les composantes du système : production nucléaire et renouvelable, réseaux, stockage, numérisation, cybersécurité et flexibilité des usages. La résilience ne repose pas sur une technologie unique mais sur l'orchestration intelligente de l'ensemble de l'écosystème énergétique. Cette approche est particulièrement pertinente pour la France qui dispose d'atouts importants (nucléaire, industrie électrique, interconnexions européennes) mais doit désormais accélérer la modernisation de ses réseaux pour répondre aux enjeux de réindustrialisation, d'électrification et de souveraineté énergétique. Pour atteindre les objectifs climatiques et de souveraineté énergétique, RTE estime qu'il faudrait porter la consommation vers 500 à 580 TWh d'ici 2035, en remplaçant progressivement le pétrole et le gaz par de l'électricité décarbonée.